jeudi 20 novembre 2014

Des rites d'eau au baptême chrétien

I – Introduction
            Le baptême chrétien qui est dans son principe une porte d’entrée pour l’homme gagné par la foi dans l’église ou la communauté du peuple de Dieu, plonge ses racines par certains de ses éléments dans les profondeurs de l’imaginaire des humains. On ne peut pas écarter en effet, que le baptême soit un prolongement des rites d’eau qui parcourent toutes les cultures, toutes les civilisations et tous les peuples de la terre depuis la nuit des temps. Il garde aujourd’hui encore un lien avec ces rites en cela que le rite d’eau à l’origine fut un rituel de salut, et donc de survie. N’est-ce-pas ce lien qui justifie, symboliquement, que dans les cas d’extrême urgence, toute personne, y compris un non-chrétien, peut donner le baptême.
Je me propose d’explorer en bref quelques aspects du baptême chrétien en partant des rites d’eau selon le plan ci-dessus.
Le rite d’eau signe la symbolique de la vie par le rôle vitale de l’eau au premier degré ; il signe également la notion de pureté, et d’abord, celle du corps, pureté qui n’est qu’un prolongement de la vie, entendue comme celle du corps comme celle de l’esprit ; il signe enfin le passage symbolique de la pureté du corps à celle de l’esprit dans sa relation à la divinité. Je me propose de parcourir le déploiement du baptême chrétien depuis les origines pour en faire ressortir brièvement les variations de son sens.
II - Significations et fonction dans le rituel israélite.
            L’universalité des rites d’eau n’a pas épargné les peuples sémites, en particulier le peuple juif, c’est ce dont on peut se rendre compte à la lecture du Lévitique notamment. Il est devenu pendant et après l’Exode, un rite de purification exclusif qui prélude à tout acte en direction de la divinité, qu’il s’agisse de prières ou bien qu’il s’agisse de sacrifices ; dès lors, il semble que pureté corporelle, signe de vie, et pureté spirituelle, signe de salut, soient confondues avant que le second aspect, la pureté spirituelle, signe de salut, ne devienne prépondérant en tant que symbole, puis l’essentielle, et enfin l’unique possibilité, quand sacrifier sera rendu impossible. Ainsi, quand le premier Temple fut détruit et le peuple déporté en Babylonie, en -597, -585 puis en -581 selon le Prophète Jérémie, (même si seule les élites politique, religieuse et économique des juifs furent déportées) ; en effet, la destruction du temple interdisait tout sacrifice à Yahvé car, le Temple symbolise la table de sacrifice dans le rituel hébreux, et que celle-ci est une partie intégrante du sacrifice. Il ne restait alors que la lecture des textes sacrés et les rituels de purification qui acquièrent dès lors progressivement un caractère de sanctification. N’est-ce-pas là, en partie, le sens qu’avait le baptême de Jean Baptiste ?
III – Le baptême chrétien
            A - Le baptême de Jean : sens et contre-sens.
Avec Jean le baptiste, le rite "baptismal" juif va changer de signification, il introduit un rituel nouveau, en particulier, il faut un baptiseur, ici Jean, ce fut le cas d’autres anachorètes qui opéraient le long du Jourdain à la même époque, mais c’est l’activité de Jean que nous pouvons regarder comme un prélude au baptême chrétien, comme un rite qui procure le pardon des péchés, il n’est plus question de rites de pureté rituelle mais d’un acte de contrition en présence d’un témoin, le baptiseur. Il s’agit d’une acceptation implicite de rejoindre le groupe de ceux qui croient à l’imminence de la venue du Messie ; c’est un acte de pénitence préparatoire à la venue des temps messianique.
            B - Le baptême de Jésus.
Le baptême de Jésus va transformer le baptême de Jean, qu’il a reçu dans le Jourdain en un rite nouveau tant par son rituel et sa symbolique que dans sa signification. En effet, le baptême chrétien qui fut dispensé après la Pentecôte, fut un renouvellement complet de sens et de portée. Nous avons toujours la nécessité de l’eau et d’un baptiseur auxquels s’ajoute la formule baptismale trinitaire. Ce dernier élément confère sa véritable spécificité au rituel qui est d’être aussi un baptême par l’Esprit Saint ; d’où il ne put véritablement commencer qu’après la Pentecôte et le don de l’Esprit Saint.
En résumé :
            1°/ Le rite :
                        On est baptisé ; il ne suffit donc plus de se donner une ablution, même totale.
                        L’eau est nécessaire, mais le rituel peut prendre des formes variées selon les circonstances.
                        La formule baptismale est trinitaire et est dite par celui qui baptise.
                        Le baptême n’est administré qu’une fois, contrairement aux rites d’ablution.
            2°/ Le sens :
                        La formule baptismale instituée par le Christ selon Mathieu 28, 19 ouvre à la participation à sa vie, et donc à sa résurrection. Ce qui veut dire la rémission du péché ; ce qui veut dire également l’ouverture au salut ; ce qui veut dire enfin, la libre agrégation à une communauté.
Le rite, comme le sens du baptême chrétien n’en font pas un système monolithique pour autant ; c’est un symbole qui a ouvert à différents questionnements dès les premiers instants du christianisme. Au premier rang de ceux –ci, la question de son fondement, à savoir : baptême d’eau ou baptême de l’esprit ? Baptême de salut ? Baptême de pénitence ? Baptême de conversion ? …
            C – Saint Paul et le baptême.
Saint Paul d’abord, puis les Pères de l’Eglise ensuite vont s’employer à déployer les réponses diverses et variées à ces questionnements ; c’est le signe que le baptême est un sacrement fondamental dans le christianisme, beaucoup plus fondamental que les divers rites d’eau qui voulaient relier l’homme à son créateur, avec ou sans intermédiaire. Il en est ainsi parce que très tôt, il fut considéré que le baptême symbolise, non seulement un acte d’adhésion, un acte de foi en la nouvelle vision de la divinité, c’est-à-dire un Dieu d’amour, mais aussi une sanctification parce qu’il fait participer l’adepte à la mort du Christ, rite d’eau symbole de mort, mais aussi à la résurrection du seigneur, rite d’eau symbole de vie et de rédemption, et ce dernier point fait du baptisé un fils de Dieu. Pour Saint Paul notamment ce point de vue, rite de sanctification est le plus important et c’est lui que traduit le baptême par l’esprit. Rom 6,3-4 ; Gal 3, 26-28 ; Rom 8, 17 ; Col 2, 12. Justin de Rome : Dialogue de Tryphon 12, (la circoncision nouvelle) ; 13, 14 (le baptême de pénitence) …   
On retrouve donc les deux aspects : baptême de pénitence et baptême de sanctification, d’où les deux onctions, disjointes dans le temps ou non.
IV - Evolutions et rôles sociétales.
Très tôt semble – t – il, une préparation au baptême fut nécessaire, une sélection et une préparation du futur baptisé, mais également celles du baptiseur quand les évêques furent contraints de déléguer tout ou partie de l’exécution du rituel baptismal. Pour le candidat au baptême, le simple désire d’adhésion ne suffit plus ; il ne suffit plus de croire, il faut aussi manifester sa volonté et le désire d’accès à la nouvelle communauté par la connaissance du contenu et des règles. Ce fut aussi un moyen de mise en ordre dans les premiers temps, époques où l’adversité était grande. En outre, la préparation au baptême est nécessaire, car, on change le sens du rituel tout en conservant le symbole qui est l’eau pour une part ; elle est nécessaire également pour mettre en exergue la signification du baptême spirituel qui demande un engagement actif de l’impétrant, un engagement de vie qui désormais est placée sous le signe du Saint Esprit et de l’apostolat. On comprend dès lors que pour Saint Paul, le baptême de l’esprit est la signification véritable du baptême chrétien, et dans ce cas, la symbolique de l’eau ici est celle de la mort qui sera suivit de la renaissance dans l’Esprit Saint. (Rom 6,4) ; mais aussi Jean 3, 5.
            Catéchuménat
Etre baptisé, c’est comprendre ce rituel de mort et de résurrection symboliques ; c’est sans doute de là que vient le statut de premier sacrement de la foi chrétienne qui est attaché au baptême. Toutefois, c’est le sens et la fonction de la période de formation, le catéchuménat, qui amena à s’interroger dès les origines, mais aussi de nos jours encore, sur le baptême des enfants ; voir par exemple, les critiques sinon, les réserves de certains Pères de l’Eglise. 
V – Une société de baptisés.
Quand en Europe notamment, il devint patent qu’on devient chrétien par "héritage", après donc l’époque apostolique et l’époque des Pères, le schéma baptismal n’a pas fondamentalement changé – l’Eglise y veillait ! – mais, le rite joua un rôle identitaire en plus de sa fonction initiale de  pénitence et de sanctification, et pour beaucoup de personnes baptisées, cette fonction identitaire prit le pas sur toute autre considération ; en particulier, avec l’ouverture au reste du monde  à partir du XV eme  siècle. En effet, quand l’Occident se lança à la conquête du monde, - conquêtes politiques et économiques -l’Eglise n’était pas de reste, et pour l’habitant du vieux continent, son identité face au monde fut d’abord d’être chrétien, c’est – à – dire : baptisé. Ce rôle identitaire de ce sacrément ne continue – t – il pas de fonctionner aujourd’hui encore ? Certainement oui, car, dans les débats mondiaux actuels, quand on parle de l’"Occident", n’est-ce pas à ce monde chrétien qu’on se réfère implicitement, même inconsciemment ?
Ce rôle identitaire du baptême en Europe ne doit pas surprendre dans la mesure où le baptisé est à la fois dans l’Eglise depuis toujours (rôle d’agrégation et de sanctification du baptême) et dans le monde (rôle de témoin de la foi en tant que laïc chrétien dans le monde) ; il va donc de soi qu’être baptisé confère une identité, que justement le concile Vatican II lui demande de déployer dans le monde (Lumen Gentium 30 – 38).
Certes, être chrétien par héritage a beaucoup évolué depuis quelques décennies pour aboutir à un retournement de situation qui amène nombre de baptisés à demander à être "débaptisé", mais je ne pense pas que ces personnes, autant qu’elles en soient conscientes, tournent le dos aussi à ce rôle identitaire ; disons qu’elles demeurent "des baptisées athées !"
Signalons enfin que l’expansion géographique à partir du point central que fut Jérusalem va avoir une autre conséquence, cette fois, organisationnelle, en effet, l’évêque qui est censé œuvrer, dû déléguer une partie du rituel ; cette délégation peut concerner les deux aspects du sacrement, baptême d’eau et l’onction d’huile – en Orient – ou seulement un des aspects, en Occident, c’est le baptême d’eau ; alors que la confirmation reste le prérogative de l’évêque, d’où la nécessité d’une délocalisation géographique et temporelle le plus souvent.
Conclusion.
Des rites d’eau au baptême chrétien, nous, les hommes, avons poursuivi depuis la nuit des temps une quête, celle qui consiste à donner sens "au nourrir son corps" et" au nourrir son esprit" avec souvent des égarements dans de fausses directions ; il revient au christianisme d’avoir donné  sens et espoir à cette quête en montrant la direction dans laquelle nous pouvons la poursuivre sans nous perdre, mais surtout, en réunissant dans le rite baptismal ce qu’est la vie du corps (qui doit mourir) et ce qu’est vivre par l’esprit, c’est-à-dire le lien qui doit nous réunir comme communauté, mais qui doit aussi nous faire nous tourner vers le créateur.
Paul Aclinou, juin 2013

Bibliographie.
Tertullien, Traité du baptême, Edition du Cerf, Paris, 2002.
Tertullien, Le baptême : Le premier traité chrétien, Edition du Cerf, Paris, 2008.
M.-E. Boismard : Le baptême chrétien selon le Nouveau Testament, Edition du Cerf, Paris, 2001.
Documents du Magistère sur le baptême et la confirmation. : CDC (1983), livre IV, titre 1 : 849 -896
Sur Internet :

André Malraux, regard sur un point d’histoire, un évènement : le premier Festival Mondial des Arts Nègres, - FESMAN I - Dakar 1966 . Par Paul Aclinou

"Nous voici donc dans l’histoire[1]!
C’est par ces mots que le 30 mars 1966 à Dakar, André Malraux commença son discours après les salutations d’usage. C’était lors de la séance inaugurale du colloque qui fut la cheville ouvrière du premier festival mondial des arts nègres. On y a débattu sous la présidence d’Alioune Diop, du thème : "fonction et signification de l’art nègre dans la vie du peuple par le peuple"; il s’est tenu du 31 mars au 8 avril 1966 ; le festival lui-même se déroulant du 1er au 24 avril.
D’emblée, la problématique déployée par Malraux dans son discours déborde du seul cadre d’un message esthétique – l’art – pour embrasser une totalité, une totalité qui est constituée d’un continent, de peuples et de l’homme noir ; mais une totalité à travers laquelle Malraux, comme Senghor, comme Aimé Césaire, voyait d’abord l’homme… l’homme tout court ! Même si pour Senghor, il s’agissait de fixer à travers la tenue de ce festival, le concept de négritude aussi bien dans les courants culturels mondiaux que d’en faire une idéologie politique.
Le colloque
De fait, ce fut d’abord Senghor qui précisa le sens de l’évènement dans un discours à la nation le 19 mars 1966, quelques jours donc avant l’ouverture du festival ; il dit :
"Le premier festival mondial des arts nègres a très précisément pour objet de manifester avec les richesses de l’art nègre traditionnel, la participation de la Négritude à la civilisation de l’universel".
Et à André Malraux de dire comme en écho : "Nous voici donc dans l’histoire !" Au ministre de préciser quelle est la nature de cette histoire, de préciser quelle est sa portée et quelle est sa dimension.
André Malraux poursuit en effet et dit : "Pour la première fois, un chef d’Etat prend entre ses mains périssables, le destin spirituel d’un continent." Et il ajoute : "Jamais, il n’était arrivé ni en Europe ni en Asie, ni en Amérique qu’un chef d’Etat dise de l’avenir de l’esprit : nous allons ensemble tenter de le fixer."
dire de l’avenir de l’esprit… ce fut donc un point d’histoire dont Malraux précisa la dimension humaine et universelle, car il ajoute : "Ce que nous tentons aujourd’hui ressemble aux premiers conciles…" La comparaison est audacieuse à première vue, elle est pourtant conforme à l’ampleur de l’évènement et au ressenti que nous en avions, nous qui étions au cœur des célébrations, nous qui étions bénéficiaires de ce festival et de ses attendus. Car, comme pour les Pères de l’Eglise qui se réunissaient à Nicée, Ephèse, Chalcédoine et à Constantinople, il s’agissait de dire le présent pour fonder l’avenir en donnant forme, selon eux, à la route à suivre. En d’autres termes, par cette comparaison Malraux signifiait la véritable dimension de l’évènement selon lui. Il se révélait ainsi ce que Senghor dira 10 ans plus tard sur l’homme ; à savoir : "L’essentiel de ce que nous apporte l’écrivain André Malraux, c’est sa vision en profondeur du monde : des êtres, mais (aussi) de leur vie en société parmi les choses et les phénomènes de la nature".
A la question "avez-vous connu Malraux ?" Senghor répond[2] : "… il a ouvert avec moi le premier festival des arts nègres ; ce qui m’a frappé chez lui, … c’est l’étendue de sa culture et sa compréhension de la différence. Il sentait, il savait que la différence était nécessaire…" Malraux écrira dans "La corde et les souris[3]" : "Je regarde Senghor, et entends le chuchotement des poètes noirs du festival : « Afrique, tu es en moi/comme un fétiche tutélaire au centre du village… »" C’était dans le bureau du chef de l’Etat sénégalais.
N’empêche ! Il faut, "en face de cette défense et illustration de la création africaine, " préciser le propos et la démarche.
D’abord une définition, "Une culture, c’est d’abord dit Malraux l’attitude fondamentale d’un peuple en face de l’univers ; mais ici aujourd’hui ce mot a deux significations différentes d’ailleurs complémentaires".
C’est dire qu’à Dakar en 1966 au premier festival des arts nègres, Malraux n’y était pas seulement comme le ministre français de la culture ; il n’était pas seulement en mission commandée pour la France ; il y était comme penseur, il y était comme partie intégrante de l’évènement, il y était comme partie intégrante de l’humain. Malraux était suffisamment tout cela, et il savait que ses hôtes en avaient conscience pour accepter qu’il déploie sa pensée en proposant sa vision de ce que pourrait être une culture universelle. A ce festival, cette vision porte sur la légitimité en deux volets qu’il va déployer au niveau de la danse, de la musique, et de la sculpture. Le discours se poursuit en effet :
"D’une part, nous parlons du patrimoine artistique de l’Afrique, d’autre part, nous parlons de sa création vivante. Donc d’une part, nous parlons d’un passé ; et d’autre part d’un avenir." Voilà donc selon Malraux, les deux points d’appréciation de l’art nègre à ce festival : un passé et un avenir.
La danse ? Elle était danse séculaire et sacrée et elle devient danse tout court... Malraux constate et conseille : "Elle est en train de mourir, et il appartient aux gouvernements africains de la sauver" car, "La danse sacrée est l’une des expressions les plus nobles de l’Afrique, comme de toutes les cultures de haute époque…"
Quant à la musique, il y a celle, précise-t-il de la "grande déploration, l’éternel chant du malheur qui entre avec sa douloureuse originalité dans le domaine des musiques européennes". A ce festival, on célébra une très grande musique donc, celle qui dit selon Malraux, le "très simple et banal bonheur des hommes…"
Mais, ce n’est pas tout au rayon de la musique ; il y a le jazz dit Malraux, "spécifique par son rythme…" une musique "inventée… spécifique aussi par sa matière musicale que nous pouvons rapprocher, poursuit Malraux, de la musique moderne…" "Nous pouvons parfois rapprocher dit encore Malraux, la matière des grands jazz de celle de Stravinski ou de Boulez… Là, l’Afrique a inventé dans un domaine très élaboré, celui de la matière musicale, quelque chose qui aujourd’hui atteint le monde entier…"
Ainsi, André Malraux à ce festival fait balancer son discours d’une culture à l’autre, d’une sensibilité à une autre, établissant ainsi comme des ponts sur lesquels l’homme – l’homme tout court- peut aller et venir...
Cette promenade interculturelle, Malraux va la déployer également à partir de la sculpture ; il dit en effet : "… enfin, le plus grand des arts africains (est) la sculpture". Des sculptures qui sont des signes ; Malraux précise pour ses auditeurs, mais aussi pour tous ceux qui suivent sa pensée, "…des signes chargés d’émotion et créateurs d’émotion".
Nous voyons poindre là, le Malraux du musée imaginaire, celui qui célèbre et met en exergue depuis ses débuts le dialogue des œuvres artistiques entre elles quel que ce soit leur point d’ancrage, réel ou virtuel.
En effet, "le musée imaginaire existe pour tous les artistes" proclame-t-il dans "la corde et les souris". Il rapporte dans ce texte comme une réplique de Senghor : "Les nôtres (artistes) dialoguent avec l’art universel d’une certaine façon, par une certaine voie…" La suite du propos déployé dans l’ouvrage dépasse le cadre du festival des arts nègres de 1966 pour se placer au niveau de la réflexion sur l’importance de la musique comme rythme, comparée à la sculpture ; et surtout, le propos s’est déplacé dans un cadre géographique plus étendu. Il est vrai que dans "la corde et les souris", Malraux traite entre autres, des "hôtes de passage", ceux qui sont venus de l’Inde, de la Grèce antique ou bien de la Russie...
S’il affirme : "à travers sa sculpture l’Afrique reprend sa place dans l’esprit des hommes…", Malraux note cependant que "ces œuvres sont nées comme des œuvres magiques…" mais l’Occident les prend comme des "œuvres esthétiques". Mais alors, y-a-t-il méprise ? Non ; en tout cas pas entre l’Afrique et l’Occident, car ici comme là-bas, l’artiste –le sculpteur notamment- créait un univers sacré ; il précise : "un univers dont l’artiste n’est pas maître" ; "je ne crois pas dit Malraux qu’un seul de mes amis africains : écrivains, poètes, sculpteurs, ressente l’art des masques ou des ancêtres comme le sculpteur qui a sculpté ces figures. Je ne crois même pas qu’aucun d’entre nous, européens, ressente les Rois des portails de Chartres comme le sculpteur qui les a créés".
Le malentendu n’est donc pas entre l’œuvre et l’artiste ; ni entre l’œuvre et nous, il ne peut être qu’apparent car la métamorphose est déjà intervenue. Nous retrouvons dans le propos comme l’accent du musée imaginaire ; "La métamorphose a joué un rôle capital" précise Malraux dans son discours, il ajoute : "la sculpture africaine a détruit le domaine de référence de l’art. Elle n’a pas imposé son propre domaine de référence,… l’art africain a détruit le domaine de référence qui le niait". En d’autres termes, l’art africain a contraint à une métamorphose, selon Malraux "… pour ouvrir la porte à tout ce qui avait été l’immense domaine de l’au-delà… ce jour-là, l’Afrique est entrée de façon triomphale dans le domaine artistique de l’humanité". Senghor lui répondra comme en écho : "L’art nègre… est entré au musée vivant de l’âme."
Dire de l’avenir de l’esprit…avait annoncé Malraux dans son discours, le colloque comme le festival s’y sont employés, et il faut que ce soit pour apporter -l’esprit- à l’homme ; et là, Malraux précise qu’il y a deux façons de servir l’esprit :
*  "Tenter de l’apporter à tous"
* Ou "tenter de l’apporter à chacun".
Dans un cas comme dans l’autre, le politique est aux commandes, mais l’homme peut exiger la liberté, car dit-il, il s’agit de ce que "l’Etat doit apporter, et non plus ce qu’il peut imposer". Problème de civilisation donc… et là aussi, Malraux se place délibérément au-dessus du cadre de la négritude -et donc du festival- et des Etats africains, pour se situer au niveau de la seule humanité pour laquelle, selon lui, la seule préoccupation est désormais dit-il, "la recherche de la loi du monde". Une recherche qui ne doit pas fermer les yeux sur l’omniprésence de la machine. "Il ne s’agit pas dit encore Malraux d’opposer un domaine de l’esprit à un domaine de la machine qui ne connaîtrait pas l’esprit". Une fois de plus, il s’était hissé par sa réflexion au niveau de ce qu’il considérait comme le vrai enjeu de l’humanité désormais ; dès lors, "dire de l’avenir de l’esprit" revient à considérer, précise – t – il, que "l’objet principal de la culture est de savoir ce que l’esprit peut opposer à la multiplication d’imagerie apportée par la machine". C’est donc une lutte.
Malraux nous apprend que "la culture, c’est cette lutte…" Il nous apprend aussi que "ce que nous appelons la culture, c’est cette force mystérieuse de choses beaucoup plus anciennes et beaucoup plus profondes que nous, et qui sont notre plus haut secours dans le monde moderne…".
Voilà pourquoi poursuit-il, en revenant ainsi l’objet du colloque et du festival : "c’est pour cela que chaque pays d’Afrique a besoin de son propre patrimoine, du patrimoine de l’Afrique et de créer son propre patrimoine mondial". Autant dire que là, Malraux renvoyait à son concept de musée imaginaire.
Et encore ce conseil à l’Afrique et aux africains :
"Ce qui fait la force de l’art nègre, c’est la primauté du pathétique..." "Prenez entre vos mains tout ce qui fut l’Afrique. Mais, prenez-le en sachant que vous êtes dans la métamorphose".
Le festival
Et le festival, me diriez-vous ?
Malraux est allé très loin dans l’exposé de sa pensée, même si celle-ci ne court qu’en filigrane dans son intervention, en 1966. Le festival fut pour lui, l’occasion de dispenser un enseignement. Mais le colloque et le festival avaient leur propre logique. La genèse de cette logique remonte à 1956, si nous n’insistons pas sur les réunions panafricaines à travers le monde depuis 1900. A la Sorbonne à Paris en 1956 sous l’égide de la revue "présence africaine" et d’Alioune Diop son fondateur, puis à Rome en 1959, c’étaient les penseurs du concept de négritude qui étaient en exergue. Ces congrès mondiaux des écrivains et artistes noirs voulaient accomplir deux choses :
            1* Un travail de mémoire sur un passé massacré, malmené et souillé.
            2* Réveiller "l’esprit et la conscience de l’artiste pour la reconquête d’une personnalité africaine".
Avec l’indépendance des colonies, acquise ou sur le point de l’être, les participants au congrès de Rome de 1959 jugèrent nécessaire de rapatrier en Afrique, les réflexions qui étaient engagées depuis quelques décennies en Europe et en Amérique notamment. En clair, ils considéraient que leurs pensées ne pouvaient être fondatrices que si elles s’encraient sur le continent ; Aimé Césaire dirait "l’Afrique-mère". De là, vient en 1959, l’idée d’organiser un colloque similaire sur le continent africain ; un colloque au cours duquel les enjeux politiques seraient débattus certes, mais, qui serait aussi l’occasion de reprendre et d’approfondir les réflexions sur l’art ; en particulier, la réflexion sur l’existence d’une esthétique commune aux artistes qui irait de l’architecture à la sculpture en passant par la musique, la danse et la littérature... 
Allant plus loin, Senghor considère dès 1959 au congrès de Rome, le caractère fonctionnel de l’œuvre d’art "faite pour tous par tous", c’est-à-dire que, dit-il, "ce sont des éléments constitutifs d’une civilisation négro-africaine" ; il devient nécessaire dès lors pour lui, d’élaborer "un nouvel humanisme".
A l’origine, la SAC, Société Africaine de Culture, fondée en 1957 et reconnue par l’UNESCO en 1958, devait organiser le super-colloque sur le continent ; mais très vite, Senghor –devenu chef de l’Etat Sénégalais en 1960- et Alioune Diop, prirent les choses en mains avec le concours d’Aimé Césaire pour qui "La négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de Noir, de notre histoire et de notre culture".
Dès lors, le Sénégal et Dakar s’imposèrent naturellement comme le lieu d’organisation de ce super-colloque. Le projet devient de plus en plus ambitieux pour finir par se muer en festival ! Le modèle de son organisation ne fut autre que celui des expositions universelles de la période coloniale. Souleymane Sidibé, un haut fonctionnaire sénégalais fut celui qui assura la mise en œuvre comme commissaire de l’exposition.
Le 4 févier 1963, Senghor annonce l’évènement dans un discours à la Nation. "Le festival sera l’illustration de la négritude… une contribution positive à l’édification de la civilisation de l’universel…" il dira encore : "Ni opposition, ni racisme, mais dialogue et complémentarité".
Après plusieurs reports, l’évènement aura finalement lieu en 1966 sous le patronage de l’UNESCO, et sous le haut patronage des chefs d’Etat Français et Sénégalais.
Dès 1964, l’UNESCO engageait des missions pour prospecter, recenser et répertorier les œuvres d’art ; ces missions étaient assurées par des équipes sous la direction de Jean Gabus, un anthropologue Suisse, spécialiste, entre autres, de l’Afrique, et sous celle du jésuite camerounais Engelbert Mveng" pour qui "L’art traditionnel africain est l’œuvre de créativité du génie négro-africain ; à travers cette œuvre, l’homme exprime sa vision du monde, sa vision de l’homme et sa conception de Dieu[4]". Evidemment, c’était en tant que spécialiste et connaisseur de l’art africain qu’il fut sollicité. Ces recherches portaient sur les collections privées, les musées nationaux africains et les musées internationaux ; les résultats obtenus furent les splendeurs qui étaient exposées à Dakar.
Pendant trois semaines, des manifestations culturelles et artistiques proposaient des « tableaux » qui composaient comme une œuvre d’art offert au publique.
Outre le colloque, il y a eu l’exposition dont Malraux se fit l’écho dans "la corde et les souris"[5] en évoquant les "six cents pièces" qui furent exposées au musée construit pour l’occasion, "le musée dynamique". Cette exposition dont le titre est : l’art nègre, sera transportée ensuite au Grand Palais à Paris au mois de juin de la même année.
Le palais de justice de Dakar accueillait une autre exposition, d’art moderne cette fois, dont le titre est : "tendances et confrontations".
Un village artisanal (Soumbédioune) proposait comme de l’art en déploiement…
Le Nigeria, invité d’honneur, organisa sa propre exposition à l’hôtel de ville. 
On bâtit un théâtre, le théâtre national Daniel Sorano ; outre les spectacles de ballets, de danses et de musique qui s’y déroulaient, on y donnait également des pièces de théâtre, notamment "La tragédie du roi Christophe" d’Aimé Césaire, avec la mise en scène de Jean Marie Serreau.
Toute la ville de Dakar était de fait, le théâtre des manifestations culturelles.
On pouvait écouter la musique sacrée, Gospels et Négro Spirituals à la cathédrale de Dakar. Quant au jazz, on l’entendait de partout… mais surtout au stadium de Dakar où, en présence du gotha du festival dont Senghor, Duke Ellington fut inoubliable une fois encore !
L’île de Gorée en face de Dakar était tous les soirs le théâtre d’un spectacle "sons et lumières" pour l’évocation de l’esclavage avec Jean Mazel comme maître d’œuvre ; Malraux en vantera la féérie dans "la corde et les souris". De fait depuis la mer, des paquebots de croisières, dont un prêté par les Etats-Unis, permettaient à des milliers de privilégiés de jouir du spectacle.
Les non-dits
On n’imagine sans doute pas aujourd’hui, le retentissement qu’eut ce festival. Nous étions en 1966, six ans seulement après l’indépendance des colonies. Nous ressentions le festival comme l’évènement qui scellait la liberté retrouvée, même si personne n’ignorait qu’elle était relative et devait encore être affermie. Le sentiment dominant était qu’à partir de cette manifestation commençait véritablement la liberté parce qu’elle est aussi culturelle, parce qu’elle est aussi spirituelle…Ce fut une manifestation qui a voulu prendre acte de l’indépendance des peuples ; un évènement qui a voulu inscrire un continent dans l’universel à sa manière ; un évènement enfin, qui voulait solder un passé historique.
Pour beaucoup, le festival avait aussi une connotation politique ; pour Senghor notamment, il célébrait aussi le triomphe d’une certaine voie de libération, il célébrait le triomphe d’un certain choix de forme de lutte. L’irénisme apparent comportait donc des non-dits. Des non-dits que mettait en lumière la liste des invités présents, pays ou personnalités, artistiques ou non… Il ne s’agissait donc pas seulement d’une manifestation culturelle, des "états généraux de la négritude", mais d’une manifestation ouvertement politico-culturelle voulue et imposée par Senghor.
Quelques noms de présents : Aimé Césaire, Englebert Mveng, Michel Leiris, Amadou Hampaté Ba, André Malraux, (bien sûr !), L'Empereur Haïlé Sélassié, Joséphine Baker, Duke Ellington, Katherine Dunham, Langston Hughes … pour ne citer que ceux-là.
Les absents remarquables ne manquaient pas ; par exemple : Fidel Castro (Cuba), Sékou Touré (Guinée) ou la chanteuse Miriam Makeba… De fait, cette dernière refusa de venir après avoir donné son accord dans un premier temps. En effet, pour Senghor, la culture est le véhicule de lutte par excellence, le seul qui permet de faire l’homme ; mais, sud-africaine et interdite de séjour dans son propre pays du fait de son opposition farouche à l’apartheid, Miriam Makeba ne pouvait commémorer un attentisme politique, fut-ce à travers l’art et la culture qu’elle célébrait par ailleurs. En d’autres termes, comme Senghor, Miriam Makeba était de ceux, à l’instar de Sékou Touré ou de Fidel Castro… pour qui l’art est aussi un moyen de lutte, mais elle voudrait une lutte plus engagée, plus volontaire, voire une confrontation plus directe.
De fait, aucun des mouvements de libération des colonies portugaises – Angola, Mozambique…- n’était convié à Dakar pour le festival !
L’OUA, l’Organisation de l’Unité Africaine, conviée et sollicitée pour jouer un rôle actif à l’instar de celui de l’UNESCO, mais à sa mesure, refusa, pour n’accepter qu’une position d’observateur, tant la divergence était profonde sur la façon de conduire les luttes de libération. Ce fut-là, un premier élément de non-dit.
Un second élément de désaccord apparait quand on regarde la liste des pays présents, il y en avait 37 dont 7 non-africains. On note en particulier l’absence de l’Algérie ; ici, le problème est identitaire en partie, car, le concept de négritude est identitaire pour les Noirs, Aimé Césaire le disait très bien, et le festival voulait célébrer cette identité-là, avant tout autre considération ; or l’Afrique du Nord ne pouvait se reconnaitre dans cette vision. Si pour le Maroc et la Tunisie, le concept de francophonie internationale, cher à Senghor, était intéressant, et ouvrait la voie à leur présence même limitée à Dakar,  pour l’Algérie, son identité arabe et musulmane matinée de communisme ne pouvait célébrer la négritude ni cautionner une vision de la lutte anticoloniale qui était aux antipodes de ce que fut son propre combat[6]. L’opposition était irréductible, car les Noirs de notre côté, ne pouvaient faire de la religion, quelle qu’elle soit, un élément identitaire. A l’époque, même Senghor ne s’y est pas risqué, le christianisme était encore trop fortement attelé à la pensée coloniale dans les mentalités ; il était ressentie comme une arme de destruction psychologique au service de la démarche coloniale. Quant à l’Islam, son rôle politique ne deviendra apparent que des décennies plus tard.
Sur le plan purement politique, l’anticommunisme de Senghor et sa confrontation avec le PAI, Parti Africain de l’Indépendance, le parti communiste sénégalais, malmené par lui, nourrissait la rancœur aussi bien de Cuba que de l’Algérie ou de la Guinée de Sékou Touré ; on peut comprendre l’absence de ces trois pays.
Les œuvres
On ne peut pas ignorer un dernier type de problèmes que les organisateurs eurent à affronter ; il s’agit des œuvres d’art qui étaient exposées. Elles viennent de collectionneurs qui craignaient de ne plus les revoir parce que réclamées par les pays d’origine, Senghor dut s’engager pour leur retour aux propriétaires et il tint parole.
Parfois, des actions diplomatiques vigoureuses furent nécessaires, ainsi le British Muséum, dont le conservateur était présent à Dakar, refusa, lors des préparatifs, le prêt d’œuvres d’art du Nigeria en sa possession sur la civilisation Nok, ainsi que les sculptures de Benin-city… là, la raison semblait être d’en priver la France qui devait accueillir ensuite l’exposition  au Grand Palais à Paris ! La diplomatie dut entrer en jeu. Grâce au ministre de la culture André Malraux notamment, ces difficultés furent aplanies.
Conclusion.
J’ai volontairement axé ce survol sur le discours que prononça André Malraux à l’ouverture du colloque ; c’est un choix, merci de le pardonner. J’aurais pu prendre appui également sur celui d’Aimé Césaire, le 6 avril 1966, car comme Malraux, lui aussi alla bien au-delà du message esthétique et culturel. En effet, Césaire repositionne le sujet du colloque pour l’amener vers ce qui semble devoir être le véritable questionnement de tout le festival ; il dit[7] :
"Le thème de ce colloque est ainsi formulé : « Fonction et signification de l’art négro-africain dans la vie du peuple et par le peuple ». Je crois que pour répondre à cette question particulière le plus simple est de poser d’abord une question plus générale et de tâcher d’y répondre, et cette question serait celle-ci : « Fonction et signification de l’art dans le monde moderne ». Autrement dit poursuit-il, avant de parler de l’art africain et de sa signification pour l’Afrique moderne, le mieux m’apparaît de parler de l’art tout court et de sa fonction dans le monde tout court."
Autrement dit, il s’agit de l’homme encore une fois, de l’homme tout court, avant toute chose !
Ainsi, Senghor, Malraux et Césaire semblent nous dire que l’art sous toutes ses formes constitue l’outil, qu’il est le moyen, par lequel nous pouvons répondre à la question : « qu’est-ce que l’homme ? » car, le savoir est essentiel, le savoir est une question de survie parce que nous n’avons que ça ; nous n’avons que l’homme. Sans la réponse à cette question, sans la loi du monde, nous peinerons à répondre à toutes les questions qui se posent et qui se poserons à nos sociétés.
Les huit derniers millénaires vivaient sur un consensus, celui de la définition de ce qu’est l’homme, dès lors, il fut possible d’aborder les questions qui se posaient aux sociétés sur la base de ce consensus avec des motivations et des sensibilités très diverses, il est vrai. Aujourd’hui, j’allais dire, depuis un siècle environ, ce consensus n’est plus, d’où pour Malraux comme pour Aimé Césaire, il devenait urgent de parvenir à une réponse ; et pour eux, l’art est le moyen d’y parvenir, l’art et son aire de déploiement qu’est la culture, même s’il n’incarne que des réponses successives... pour l’instant.
Pour l’Afrique, Malraux formula un vœu à Dakar ce 30 mars 1966 ; il dit :
" Puissiez-vous ne pas vous tromper sur les esprits anciens. Ils sont vraiment les esprits de l'Afrique. Ils ont beaucoup changé…il s’agit certainement pour l’Afrique de revendiquer un passé ; mais il s’agit davantage d’être assez libre pour concevoir un passé du monde qui lui appartient."
Je ne doute pas que les spécialistes de l’art et (ou) de Malraux, le penseur, que nous allons écouter, vont nous en apprendre un peu plus sur l’homme.
Je vous remercie.

Paul Aclinou, Paris 13 novembre 2014. Colloque : André Malraux et les arts extra-occidentaux.



[1] Discours au festival : "http://malraux.org/images/documents/m_dakar6.pdf"
[2] L.S. Senghor, La poésie de l’action. Conversation avec M. Aziza. Paris, Stock, 1980
[3] Malraux évoquera le festival et livrera quelques réflexions sur Senghor et l’Afrique au début de l’ouvrage-pages 11 et suivantes- Le miroir des limbes. La corde et les souris ; Gallimard Paris, 1976 ;  Folio.
[4] Cité dans Wikipédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Engelbert_Mveng
[5] Malraux évoquera le festival et livrera quelques réflexions sur Senghor et l’Afrique au début de l’ouvrage-pages 11 et suivantes- Le miroir des limbes. La corde et les souris ; Gallimard Paris, 1976 ;  Folio
[6] Le festival panafricain d’Alger en 1969 peut être considéré comme la réponse des tenants de cette sensibilité.
[7] Le discours est accessible à http://gradhiva.revues.org/1604 ; revue éditée par le Musée du quai Branly.

L'Eglise et les laïcs : Une mise à jour et une mise en ordre par le concile Vatican II.

I – Introduction.
            On peut considérer que les adeptes de Jésus de Nazareth suivaient et écoutaient l’enseignement  du maître en tant qu’adeptes, sans aucune catégorisation particulière, si ce n’est à un moment donné la constitution du "groupe des douze" par Jésus lui-même, groupe dont la symbolique de sa constitution est évidente en cela que nous avons une corrélation explicite aux douze tribus de l’Israël vétérotestamentaire.
A part cela, la nouvelle communauté était uniforme dans sa composition et dans son fonctionnement jusqu’à la crucifixion. Après l’évènement Pâques, et surtout après l’évènement pentecôtiste et le don de l’esprit, nous verrons apparaître l’ébauche d’une différentiation qui ne fera que croitre en donnant naissance à des groupes d’adeptes spécialisés dont  celui des laïcs. Je me propose de parcourir l’enseignement que dispense le concile Vatican 2 sur la place et le rôle de ces laïcs aujourd’hui dans l’Eglise, peuple de Dieu.
Je vais dans un premier temps survoler le parcours du laïcat au sein de l’Eglise depuis les origines. Mon propos suivra le plan qui est ci-dessus.
II – Aux origines.
            Si après Pâques et la Pentecôte de l’an 33 on peut considérer les apôtres comme les premiers ministres ordonnés, et ce, directement par le Christ, toutes les activités apostoliques, voire ministérielles étaient aussi le fait d’adeptes non ordonnés qui se fondaient dans leur apostolat uniquement sur leur baptême et sur leur foi ; c’était leur seul justification, d’autant que saint Paul utilise l’analogie du corps pour exhorter à cet apostolat dans Rom, 12, 4 – 8, ou encore dans 1cor 12, 27-30. Il est clair que la distinction des membres ne venait pas alors du fait d’être ordonné -ou consacré- ou pas, mais l’assemblée se distribuait en fonction des dons, différents, que Dieu a accordés aux uns et aux autres ; dès lors, l’appartenance à l’Eglise ne se fondait pas sur une structuration administrative ou organisationnelle. En clair, dans ces temps des origines, nous ne pouvions pas parler de laïcs distingués des clercs ;  il faudra attendre l’émergence de la notion théologique de "peuple élu" appliquée aux chrétiens pour qu’émerge l’usage du terme laïc, et selon A. Faivre, il fut appliqué d’abord aux juifs en tant qu’ils sont membres du peuple de Dieu. Avec l’apologiste Justin de Rome, l’usage du terme sera étendu aux chrétiens avec le même sens de membres de peuple de Dieu. Le laïc, tel qu’on l’entend de nos jours ne fit son apparition que lorsqu’il s’avéra nécessaire de distinguer ceux qui avaient en charge la liturgie sous l’appellation de clerc. Il y avait ainsi deux groupes : les ministres de la liturgie, c’est-à-dire le clergé, et ceux qui n’avaient pas cette charge, les laïcs.  Ce sont eux, les "laïcs" qui seront à l’origine dès le 4eme siècle de l’apparition de la troisième catégorie que nous connaissons aujourd’hui sous l’appellation de consacrés. Ce sont les laïcs en effet qui vont donner naissance au monadisme, d’abord dans le désert, ensuite, cette expérience spirituelle va s’étendre puis se mettre progressivement sous la direction de clercs, le groupe ainsi formé de laïcs et de clercs, donnera naissance à la vie religieuse qui s’appuiera sur des vœux et des règles. Dès lors, la catégorie de chrétiens laïcs est définitivement installée dans la vie de l’Eglise à côté des ministres ordonnés et des consacrés ; cette catégorie y a joué un rôle de plein droit et n’a pas hésité à prendre des initiatives dans l’Eglise des premiers siècles, comme les adeptes le faisaient à l’origine, encouragés en cela par les apôtres, ainsi, Saint Paul écrit :
Ephésiens :      2.19     "Ainsi donc, vous n'êtes plus des étrangers, ni des gens du dehors; mais vous êtes concitoyens des saints, gens de la maison de Dieu."
2.20     "Vous avez été édifiés sur le fondement des apôtres et des prophètes, Jésus Christ lui-même étant la pierre angulaire."
III - Un état de fait
            La distinction faite, l’Eglise s’installa très vite dans un processus de fonctionnement dans lequel les laïcs semblaient ne pouvoir jouer qu’un rôle de second plan, d’où une connotation péjorative qui se trouva attachée au terme de laïc. Tout se passait alors comme si l’Eglise, c’était d’abord les ministres ordonnés, les religieux et la hiérarchie. Pourtant, malgré la méfiance, voire l’hostilité de ces derniers, les laïcs ne vont jamais cesser de mettre en exergue leur ressenti spirituel et leur adhésion à la foi, à travers des organisations associatives pour une vie consacrée, soit autour ou à proximité des ordres religieux, sans pour autant se couper du monde, soit en choisissant une vie de prière et d’action sociale sans pour autant se lier à des ordres religieux ni prononcer des vœux. Ce fut le cas par exemple des béguines qui vivaient dans des demeures privées.
On peut citer Sainte Catherine de Sienne et Saint François d’Assise comme exemples de ces laïcs audacieux qui avaient tenu pleinement leur place dans l’Eglise. Les confréries étaient également la manifestation de la volonté des laïcs à affirmer leur appartenance organique au peuple de Dieu.
Si l’Eglise a, en quelque sorte, introduit d’avantage de distance entre elle et les laïcs depuis les réformes dont le point culminant fut la réforme grégorienne, c’est dû au fait que l’Eglise comme organisation a entretenu depuis l’empereur Constantin des rapports complexes et parfois ambigus avec les pouvoirs politiques ; or le pouvoir politique, c’est aussi l’affaire des laïcs entendus cette fois comme citoyens. On a donc d’un côté, l’ensemble formé des ministres ordonnés et  des religieux, et de l’autre les laïcs. Ceci peut s’expliquer par deux raisons :
            Les luttes pour le pouvoir, de premier type, se passent entre le pouvoir politique séculier et la hiérarchie ; le second type de luttes pour le pouvoir intervient cette fois entre la hiérarchie, en particulier la "cour papale", et le reste des ministres ordonnés et les religieux.
            Plus significatif est sans doute la seconde raison qui porte sur un point de vue pastoral, on peut parler de l’Europe comme d’un monde chrétien dès le début du moyen âge,  un monde qui recouvre ce qu’on appelle aujourd’hui encore le monde occidental, synonyme de chrétienté ; dans ce monde qui est lié au Christ, ce monde dans lequel toutes les personnes sont chrétiennes,  il s’est créé une ligne de partage, avec d’un côté, les "laïcs" ou monde profane, peu ou prou méprisé, à qui on ne dénie aucunement son attachement aux valeurs du christianisme, mais dont le rôle est considéré comme secondaire ; on n’attendait de lui qu’obéissance et dévotion.
Cet effacement relatif des laïcs dura jusqu’à l’émergence des humanistes, il eut une prise de conscience qui entraina la contestation de la toute-puissance de l’ensemble  ministres ordonnés et religieux en tant qu’unique détenteur de l’héritage ; le succès de la Réforme dans ces différentes composantes n’est – elle pas à placer dans ce cadre ?
Quand vinrent 1789 avec ses bouleversements, et la nouvelle structure sociale induite par l’essor industriel, l’Eglise se trouva confronté à une situation d’hostilité – qui dure encore en partie- et qui rappelle par certains aspects, le temps des origines ; ce fut un défi, et les laïcs n’ont pas hésité à le relever ; ce fut le début du renouveau.   
IV – Le renouveau
Il convient d’insister sur le fait que ce renouveau des laïcs dans l’Eglise ne s’est pas fait fondamentalement au détriment de la hiérarchie ou des religieux, mais il est le signe de la ténacité dans la foi, il signe la détermination et la continuité du fait laïc dans l’Eglise depuis les origines, il faut rendre hommage à cette volonté.
Quant au renouveau, il passera par le fleurissement d’associations de laïcs, d’abord de piété, puis de la forme de congrégations religieuses, ou de mouvements de patronage pour l’aide et l’entraide : société de St Vincent de Paul, cercles catholiques d’ouvrier ; mouvements de jeunes travailleurs… Ce renouveau apparu au XIX eme siècle, va se poursuivre en s’amplifiant au XXeme ; il concerne autant la vie sociale et laïque que l’approche spirituelle pour former à l’esprit apostolique, ecclésial et eucharistique ; la spiritualité mariale entre dans ce domaine du renouveau.
Toutes ces actions ont un point commun qui est la rencontre des personnes ; il faut ajouter que les initiatives venaient autant des laïcs que des ministres ordonnés et des religieux, mais les laïcs ont prouvé dans ces moments, leur appartenance indéfectible au corps de l’Eglise. Il ne restera à celle-ci, à travers la hiérarchie, qu’à en prendre acte ; ce fut l’œuvre de Vatican II, qui resitua et rétablit la place et l’importance des laïcs dans ce corps du Christ qu’est l’Eglise.
V – Vatican II
Avant même que le concile Vatican II ne se pencher sur le cas des laïcs, l’Eglise avait déjà, grâce au dynamisme des laïcs, pris conscience de leur importance, au niveau de la hiérarchie, car, accepter que l’Eglise est d’abord peuple de Dieu avant d’être une institution, amène à chercher à préciser la place des différents éléments qui forment ce peuple. Ainsi, avec l’encyclique Mystici Corporis Christi, (29 juin 1943) le Pape Pie XII intègre totalement les "non-initiés" c’est-à-dire les laïcs, dans cette église, corps mystique du Christ. Il restera aux Pères conciliaires de Vatican II à élaborer une véritable théologie du laïcat.
            La mise à jour : le sacerdoce commun.
Après avoir rappelé que l’Eglise est comme un "mystère", "Le mystère de l’Eglise", le concile précise que la totalité de ses membres, c’est-à-dire ceux qui sont incorporés au Christ, sont les baptisés. Ils sont constitués en peuple de Dieu, et comme tel, chacun est appelé aux fonctions sacerdotale (prière et sanctification), prophétique (témoigner et promouvoir l’Evangile du Chris), royale (annoncer l’Evangile), chacun en fonction de l’état de vie auquel il appartient. Comme tel, les laïcs ont leurs missions propres, indépendamment de la participation de tous au sacerdoce commun (LG, 10,11) partie de l’unique sacerdoce du Christ. Ce qui interdit à ce niveau les séparations évoquées plus haut entre laïcs, ministres ordonnés et religieux.
            Une définition propre.
Le laïc est reconnu comme tel, et non par rapport au clergé ou au religieux ; il est séculier, il vit dans le monde, il possède donc un caractère qui lui est propre, ce qui entraine :
- Sa dignité de chrétien, elle est fondée sur son baptême, ce qui en fait un membre de plein droit du peuple de Dieu.
- L’égalité avec les autres composantes du corps du Christ, une égalité qui est fondée, là aussi, sur son baptême.
            Droits et obligations.
La dignité du laïc comme son égalité s’entendent en union avec les autres composantes du peuple de Dieu, car, le sacerdoce commun ne peut s’exercer qu’en communion. Il y a donc des droits et des devoirs  qui sont partagés avec les autres groupes de chrétiens ; leur mise en application peut cependant varier en fonction des états de vie. Il en est ainsi de la vie de sainteté et de charité que chacun doit s’efforcer de mener, ou encore de l’évangélisation et de l’apostolat ecclésial.
Plus spécifiquement, le laïc étant aussi dans le monde, il possède les droits et les devoirs de tout citoyen, mais ceux – ci doivent être imprégnés dans leur exercice, de l’esprit chrétien, à distinguer des opinions strictement personnelles qui relèvent de sa liberté d’être humain.
- Droits et obligations à la formation, y compris dans les sciences sacrées avec la possibilité de l’enseigner s’il en possède les capacités.
- Droit à exercer des offices et charges ecclésiales en fonction de ses capacités, avec l’obligation d’acquérir la formation adéquate.
- Droit d’effectuer des ministères particuliers, ce sont les laïcs en missions ecclésiales.
VI - Relation avec la hiérarchie.
Là aussi, le concile a précisé les droits et les devoirs des laïcs en direction –et réciproquement- de la hiérarchie, avec laquelle ils sont en contact permanent pour la vie de l’Eglise.
Il a droit au respect et à la prise en compte de sa dignité. Il doit recevoir des ministres ordonnés les ressources qui sont nécessaires à sa vie spirituelle dans l’Eglise et dans le monde. Il doit, à l’inverse respect et obéissance aux ministres ordonnés et aux consacrés ainsi qu’à la hiérarchie.
VII – Conclusion.
Vatican II a introduit une véritable théologie du laïcat par la constitution dogmatique Lumen Gentium, qui commence par la reconnaissance et l’affirmation que les laïcs sont l’Eglise.
La constitution dogmatique LG IV, 30 – 38 réintroduit pleinement les laïcs dans la vie de l’Eglise d’où ils n’auraient jamais dû être écartés. C’est pour une large part, la reconnaissance de leur combativité tout au long des siècles au nom de leur baptême et de leur foi.
LG fait donc une mise à jour en définissant précisément ce qu’est le laïc, en lui reconnaissant liberté et dignité en tant que baptisé et en tant que chrétien dans le monde ; en précisant ses droits et ses devoirs ; en soulignant enfin le cadre et les limites de ses rapports avec la hiérarchie.
Tous ces points sont repris et déployés par le décret Apostolicam actuositatem, ce qui veut dire que le concile Vatican II n’a pas clos le débat, au contraire il l’a ouvert, comme on peut en juger par les différentes réceptions à travers les Eglise particulières, et parfois au sein même de celles-ci. D’où, la nécessité des interventions de la hiérarchie pour placer des garde-fous. Il est encore trop tôt pour juger de la portée de cette théologie consécutive au retour de plein droit des laïcs dans l’Eglise au niveau où LG les a placés. Il en est sans doute de même pour l’ensemble des avancées de Vatican II.
Bibliographie.
Constitution apostolique Lumen Gentium, Rome, 21 novembre 1964.
Décret Apostolicam actuositatem, Rome, 18 novembre 1965.
Saint Paul, Epitre aux romains, 12, 4-8 ; Epitre aux Corinthiens, 12, 27-30.
Benoit XVI,     Le rôle des laïcs dans l’Eglise, discours du 15 novembre 2008.  (Zenit.org)
                        Les laïcs, coresponsables de l’Eglise, discours du 23 aout 2012. (Zenit.org)

A. Faivre, Les premiers laïcs, Edition du signe, 1999. 

mercredi 3 juin 2009

L'Histoire innove : Obama

L’HISTOIRE INNOVE !
L'Histoire innove : un président afro-américain est porté aux commandes de la première puissance économique mondiale.
Que vous inspire cet évènement ?
Quelles sont vos réactions en tant que personnalité littéraires ou artistique ? (planeteafrique.com)
Vous me conviez à participer à un échange, à l’occasion de la journée de la femme le 8 mars 2009 ; un échange qui porte sur ce que beaucoup considèrent avec raison comme un événement d'une exceptionnelle historicité ; c'est - à – dire, l'élection de Barak Obama, un afro-américain, à la tête des Etats Unis.
L’Histoire innove donc, mais aussitôt le constat fait avec plaisir et avec une profonde émotion, une série d’interrogations vient aussitôt à l’esprit. En effet, si l’histoire innove, pouvons- nous considérer que nous nous tournons par ce fait vers un nouvel horizon ? Si oui, s’agit – il d’un horizon nouveau …
Pour la femme ?
Pour le peuple américain ?
Pour les afro-américains ?
Pour l’Afrique ?
Voire, pour le reste du monde ?
C’est dire, si nous avons là, autant de points d’observation – qui ne s’excluent nullement- vers lesquels nous pouvons diriger notre réflexion pour tenter de situer l’évènement aussi novateur soit- il.
Je ne saurais parler d’horizon et de sa profondeur, si au préalable, je ne dégage pas les éléments fondateurs du moment que nous vivons. En d’autres termes, quelles sont les recettes de fabrications ?
Recettes de fabrication
Je ne reviens pas sur l’homme, si ce n’est pour souligner l’extraordinaire lignée d’ancêtres qui aboutissent à lui ; extraordinaire par le brassage génétique dont il est le produit. L’Afrique, bien sûr : le Kenya ; mais aussi l’Europe ; et là, c’est un véritable "assemblage" si ce qui se dit est vrai. Des ancêtres lui viendraient de l’Europe continentale : la Bretagne : Nantes ou Laval ; l’Alsace : Bischwiller ; la Belgique : Wacre… Ils en viendraient également de l’Europe insulaire surtout : la Grande Bretagne, l’Irlande et l’Ecosse. A cette galerie d’ancêtres, il faut ajouter ce qui viendrait des indiens d’Amérique.
Pour les Etats Unis, un tel mélange ne doit pas surprendre, étant donné les éléments constitutifs de la nation américaine. Il faut considérer la part "africaine" comme n’étant pas plus important que les autres ; j’y reviendrai.
J’y reviendrai, mais il faut garder présent à l’esprit dès à présent que Barak Obama est d’abord un fils de l’Amérique. Il en est le fils par ses racines certes, mais également par son adhésion pleine et entière à tout ce qui fait – et qui a fait – la nation américaine.
La recette de fabrication, c’est tout naturellement une base de formation solide, entièrement contenu dans le système éducatif du pays, une fois revenu des structures périphériques - Hawaï, l’Indonésie – des premières années de sa vie passées aux cotés d’une mère courageuse, volontaire et déterminée ; car, il fallait toutes ses qualités à Stanley Ann Dunham pour commettre le délit de miscegeneration ; en effet, ce n’est qu’en 1967 que les lois interdisant les mariages interraciaux finiront par être déclarées anticonstitutionnelles. Peut – on penser qu’une telle mère n’ait pas nourri des rêves de générosités et d’harmonie entre les être ? Peut –on penser qu’une telle mère n’ait pas placé la nécessité d’intégrité personnelle au plus haut niveau de son échelle de valeurs ? Peut –on penser que Stanley Ann n’ait pas inculqué ces valeurs à son fils, en y ajoutant l’importance de l’accueil, de l’effort personnel, mais aussi que notre dignité d’être humain est inséparable de celle de ceux qui nous entourent.
La recette de fabrication, c’est, formé et amplement diplômé, se tourner vers ceux auprès de qui on peut apprendre encore sur le cœur de l’homme, ses souffrances, ses rancœurs ; vers ceux sans lesquels l’Amérique ne serait pas l’Amérique… ceux par qui Barak Obama apprendra que "…Des mots sur un parchemin ne suffisent pas à libérer les esclaves de leurs chaines, ni à donner aux hommes et aux femmes de toute couleur et de toute croyance leur pleins droits et devoirs de citoyens" comme il le dit dans son discours du 20 mars 2008, discours qui est consacré au problème racial.
La recette de fabrication c’est aussi la profession de foi sur laquelle se fonde la démarche ; ainsi, dit Obama : "J’ai choisi de me présenter aux élections présidentielles à ce moment de l’histoire parce que je crois profondément que nous ne pouvons résoudre les problèmes de notre temps que si nous les résolvons ensemble".
Une conviction donc !
Mais, la recette de fabrication, c’est aussi s’ancrer profondément dans son temps et sa technicité, à commencer par un engagement politique local puis national, avec ses succès et ses échecs qui sont aussi formateurs les uns que les autres.
L’appel à l’unité est tout naturellement dans la recette de fabrication ; ici, ce sera le discours de juillet 2004 lors de la convention démocrate qui en donnera les piliers : l’apologie du rêve américain, mais aussi celle de la générosité de son Amérique… "Audacity of hope".
S’ancrer dans son temps, c’est aussi la mise à contribution, avec intelligence, de tous les outils que les dernières décennies ont générés ; au premier rang de ceux – ci, l’Internet, désormais incontournable.
Saisir la recette de fabrication, c’est comprendre que le 10 février n’est qu’un dévoilement…
L’Histoire innove, mais vers quel horizon ?…
Pour la femme…
L’histoire innove vers un nouvel horizon pour la femme ?
Nous ne pouvons pas raisonnablement considérer que l’élection de Barak Obama à la Maison Blanche ouvre en soi, un nouvel horizon pour la condition féminine, que ce soit en Amérique, ou bien, ailleurs dans le monde. Je veux dire par là que la femme dispose d’un horizon assez dégagé aux USA, comme dans d’autres pays européens ; en particulier, l’Europe anglo–saxonne, et plus généralement, l’Europe du Nord ; en tout cas suffisamment pour que l’évènement ne préfigure pas un bouleversement exceptionnel de la condition féminine.
Par contre, si l’horizon était ouvert, il demeurait des zones clair-obscures ; des zones à faire surgir au niveau conscient du peuple américain ; c’est à ce niveau me semble – t – il que se situe l’espoir.
Il faut être conscient en effet que la nouveauté, et donc l’important, vient davantage des débats qui ont jalonné la campagne électorale dans sa première partie, c’est – à – dire, les primaires démocrates entre Hillary Clinton et Barak Obama, que de l’élection dans sa phase finale. C’est lors de ses débats que les qualités intrinsèques de la femme en la personne d’Hillary Clinton ont été mises en balance dans les échanges sans, pour l’essentiel, considérer sa nature de femme comme un élément de controverse et donc de choix. Certes, nous ne pouvons pas exclure absolument l’impact de sentiments misogynes profonds et inavoués chez beaucoup d’électeurs ; la réponse des foules ne me semble pas avoir été dictée par ces considérations.
L’intensité du débat, je dirais même l’âpreté du combat, dans ces primaires a été à la hauteur des enjeux grâce à la qualité des deux protagonistes ; elle l’a été également grâce surtout à la capacité du peuple américain à comprendre la nature du problème dans son historicité ; sa capacité à éviter de s’engager sur les voies sans issues que sont la misogynie politique et la question raciale. Je ne pense pas que le peuple américain n’avait pas conscience du poids de ces considérations à l’heure des choix, mais il a su les dépasser magistralement, et c’est cela qui créé l’évènement ; c’est ce dépassement qui fait l’histoire. C’est ce dépassement qui replace la femme pleinement dans tous les compartiments de la vie de la société américaine ; c’est cela qui peut servir d’exemple ailleurs dans le monde pour l’accueil des femmes dans la vie de la cité.
Voila pourquoi, il n’est pas exagéré, me semble – t – il, de penser que le véritable vainqueur de ces élections, c’est le peuple américain. Cela, par le très haut niveau de sa participation aux débats. En effet, ce peuple a dû affronter lors de ces élections deux des plus redoutables démons des sociétés islamo-judéo-chrétiennes que sont le racisme et le mépris des femmes ; deux démons qui sont érigés en système.
Espérons que cette victoire sur ces démons n’est pas seulement conjoncturelle.
En attendant, bravo pour ce peuple américain !
L’Histoire innove, mais vers quel horizon ?…
Pour le peuple américain…
J’ai déjà dit ce que représente à mes yeux la campagne électorale américaine tant au niveau de la vision que l’on peut avoir sur l’affirmation de la place des femmes qu’à celui qu’à celui de la perception des minorités raciales dans la vie du pays. Dans un cas comme dans l’autre, la réponse est porteuse d’espoir dans le débat interne, mais une rechute reste toujours possible, surtout sur le problème racial ; car il est majoritairement accompagné d’un aspect matériel qui ajoute au blocage.
"Le changement arrive en Amérique" annonça Barak Obama à Chicago, le soir de sa victoire. Certes, toute sa campagne électorale a surfé sur l’idée de la nécessité d’un changement ; certes, cette idée s’est avérée mobilisatrice ; elle correspond sans aucun doute à l’attente des américains ; elle a contribué pour une très large part à sa victoire ; j’ai envie de dire et maintenant ? Non pas parce que je doute de la volonté du président à mettre son programme en œuvre, mais parce que je n’ai pas perçu ce que recouvre en profondeur le changement souhaité et attendu par les américains dans leurs différentes composantes socio-économiques. Ce qui ne simplifie pas le problème, c’est qu’à l’extérieur du pays beaucoup attendent également le changement de l’Amérique avec là aussi, une palette pratiquement infinie de diversités et donc de demandes. Y a – t – il recouvrement de ces attentes ?
"I believe we have the chance to build more equitable and just societies so that all people have the chance to control their own destinies" 
C’était en 2007, et c’était de l’Afrique qu’il parlait ; mais, cela concerne la planète entière, et ceci ne peut se faire qu’avec tous les Américains. Or, il est évident qu’il n’y a pas recouvrement des attentes.
Mais d’abord, les américains et le changement. Il est trop tôt pour mesurer l’écart, si écart il y a entre l’attente et les fait. Dans l’attente, je ne pense pas qu’elle porte sur les structures des relations entre les individus, parce que celle – ci n’est depuis toujours qu’un consensus qui se produit dans les têtes et qui mobilise d’abord en dehors de tout cadre officiel ; je songe par exemple à la guerre du Vietnam et aux luttes pour les droits civiques.